EXTRAIT :
 
La jeune sœur d'Annette bataillait ferme depuis plus d'une heure. Annette et Didier ne savaient que prier. Elle, elle disait qu'il fallait mener plus loin le combat. Elle voulait convaincre sa sœur d'aller jusqu'au bout de son amour pour Ariane.
Annette protestait, déclarait que c'était un sacrifice au-dessus de ses forces. Eloïse s'insurgeait :
- Annette ! Est-ce que tu es en train de me dire que tu préfères perdre Ariane plutôt que de rechercher sa mère naturelle ?
- Je la perdrai, de toute façon.
- Si tu ne fais rien, oui, c'est certain ! s'exclama Eloïse sans ménagement. Ecoute, Annette. Retrouver cette femme est la seule chance pour Ariane de s'en sortir ! La seule ! Est-ce que tu comprends, ça ? Si l'on ne trouve pas de donneur, dans trois mois, elle sera morte ! Je suis désolée, mais il faut voir la réalité comme elle est !
- Tu es vraiment dure, Eloïse ! Même le professeur Barnabé n'oserait pas nous parler comme tu le fais ! protesta Didier. Il n'est pas tendre, mais comparé à toi, c'est un exemple de délicatesse...
- Réveillez-vous, bon sang ! Ce n'est pas la délicatesse qui sauvera votre fille, c'est l'action ! De quoi avez-vous peur ? Qu'est ce qui peut être plus terrible que de voir mourir son enfant ?
- Tu ne peux pas comprendre, dit Annette durement.
- Tu crois ? Ariane vous aime, Annette ! Tu ne dois pas en douter. Sa maman, c'est toi. Penses-tu que cet amour va disparaître, simplement parce qu'elle saura qu'elle est une enfant adoptée ? Bien sûr que non !
- Qu'en sais-tu ? Elle nous reprochera de lui avoir menti...
- Au début, sans doute. C'est normal. Mais c'est l'occasion de lui parler. Qui vous dit qu'elle n'apprendra pas la vérité un jour ou l'autre ?
- Elle est si faible ! Comment pourrait-elle supporter un tel choc en ce moment ? Ce serait suicidaire ! Et si nos recherches échouent ? Faut-il lui faire du mal alors qu'on n'est même pas sûrs du résultat ?
Eloïse hocha la tête. D'une main apaisante, elle emprisonna celle de sa sœur.
- Sur ce point, tu as raison. C'est inutile de lui révéler son histoire pour le moment. Il faut d'abord mener les recherches. On avisera ensuite... Acceptez-vous que je m'en charge ? Votre place est auprès d'Ariane, et moi, je suis disponible.
Malgré le fervent plaidoyer de sa sœur, Annette résistait toujours. Eloïse n'avait pas d'enfant. Elle ne connaissait pas la souffrance d'attendre, mois après mois, année après année, la venue d'un être issu de sa propre chair. Elle ignorait les affres de l'adoption, la difficile décision, les dossiers interminables, la longue attente et les doutes.
- Tout l'univers que nous avons construit depuis des années va s'écrouler d'un coup. Tu ne te rends pas compte...
 - Annette, dit Eloïse doucement, l'amour d'une maman ne peut pas être un sentiment égoïste, ou alors, il serait pareil à n'importe quel autre. Tu comprends ? Tu ne lui as pas donné la vie, mais aujourd'hui, tu peux la sauver. Il suffit que tu dises oui.
- Non ! cria Annette à bout de forces, c'est elle, qui la sauvera ! C'est elle qui lui donnera naissance une seconde fois ! Tu crois qu'après cela elle disparaîtra sans rien demander ? Et tu crois qu'Ariane pourra oublier ce qu'elle lui devra ?
- Si la greffe devait réussir, je crois qu'elle n'oublierait ni le geste de sa vraie mère, ni le tien. Je crois qu'elle se sentirait surtout entourée d'amour. Et c'est comme ça qu'une petite fille devient à son tour une maman dont le cœur est plein d'amour... Si tu ne fais pas ce sacrifice aujourd'hui, tu ne la verras jamais grandir... C'est sa dernière chance, et tu le sais. Est-ce que tu es prête à porter ce remords toute ta vie ?
De nouveau, le silence s'installa. La tête entre les mains, Annette revivait ce matin de septembre où elle avait tenu son bébé entre ses bras pour la première fois. Ariane avait à peine plus de trois mois, mais, déjà, elle avait ce regard rieur qui la faisait aimer de tous. Elle l'avait posé sur cette dame aux gestes doux, et elle avait souri. Sans réticence, en toute quiétude. Ce n'était pas Annette qui avait adopté sa fille. C'était d'abord sa fille qui l'avait choisie.